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viernes, 11 de noviembre de 2016

Leonard Cohen: In memoriam (1934-2016)


In memoriam († 10/11/2016)    


Leonard Cohen: If It Be Your Will (1984)

If it be your will
That I speak no more
And my voice be still
As it was before
I will speak no more
I shall abide until
I am spoken for
If it be your will

If it be your will
That a voice be true
From this broken hill
I will sing to you
From this broken hill
All your praises they shall ring
If it be your will
To let me sing
From this broken hill
All your praises they shall ring
If it be your will
To let me sing

If it be your will
If there is a choice
Let the rivers fill
Let the hills rejoice
Let your mercy spill
On all these burning hearts
/ in hell
If it be your will
To make us well

And draw us near
And bind us tight
All your children here
In their rags of light
In our rags of light
All dressed to kill
And end this night
If it be your will

If it be your will
Si es tu voluntad
Que no hable más
Y que mi voz quede en el silencio
En el que antes estaba
No volveré a hablar
Obedeceré hasta
Que se me diga
Si es tu voluntad

Si es tu voluntad
que una voz se alce sincera
Desde esta colina rota
Cantaré para ti
Desde esta colina rota
Y mis alabanzas resonarán
Si es tu voluntad
Permitirme cantar
Desde esta colina rota
Mis alabanzas resonarán
Si es tu voluntad
permitirme cantar

Si es tu voluntad
Si queda una opción
Que los ríos se colmen
Que las colinas se gocen
Que tu misericordia se derrame
Sobre todos esos ardientes
/ corazones en el infierno
Si es tu voluntad
Sanarnos

Y atraernos hacia ti
Y amarrarnos con fuerza
A todos tus hijos de aquí
Con sus harapos de luz
Con nuestros harapos de luz
Todos vestidos para matar
Y acabar con esta noche
Si es tu voluntad

Si es tu voluntad

Traducción propia a partir de otras de internet



Leonard Cohen (1934-2016)
If It Be Your Will (1984)



viernes, 5 de septiembre de 2014

Péguy - Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres
I. Prière de résidence (1913)


Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1913)

I. Prière de résidence

Ô reine voici donc après la longue route,
Avant de repartir par ce même chemin,
Le seul asile ouvert au creux de votre main,
Et le jardin secret où l’âme s’ouvre toute.

Voici le lourd pilier et la montante voûte ;
Et l’oubli pour hier, et l’oubli pour demain ;
Et l’inutilité de tout calcul humain ;
Et plus que le péché, la sagesse en déroute.

Voici le lieu du monde où tout devient facile,
Le regret, le départ, même l’événement,
Et l’adieu temporaire et le détournement,
Le seul coin de la terre où tout devient docile,

Et même ce vieux cœur qui faisait le rebelle ;
Et cette vieille tête et ses raisonnements ;
Et ces deux bras raidis dans les casernements ;
Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

Voici le lieu du monde où tout est reconnu,
Et cette vieille tête et la source des larmes ;
Et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
Le seul coin de la terre où tout soit contenu.

Voici le lieu du monde où tout est revenu
Après tant de départs, après tant d’arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
Après tant de hasards, après tant de corvées.

Voici le lieu du monde et la seule retraite,
Et l’unique retour et le recueillement,
Et la feuille et le fruit et le défeuillement,
Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.

Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,
Et le silence et l’ombre et la charnelle absence,
Et le commencement d’éternelle présence,
Le seul réduit où l’âme est tout ce qu’elle était.

Voici le lieu du monde où la tentation
Se retourne elle-même et se met à l’envers.
Car ce qui tente ici c’est la soumission ;
Et c’est l’aveuglement dans l’immense univers.

Et le déposement est ici ce qui tente,
Et ce qui vient tout seul est l’abdication,
Et ce qui vient soi-même et ce qui se présente
N’est ici que grandesse et présentation.

C’est la révolte ici qui devient impossible,
Et ce qui se présente est la démission.
Et c’est l’effacement qui devient invincible.
Et tout n’est que bonjour et salutation.

Ce qui partout ailleurs est une accession
N’est ici qu’un total et sourd abrasement.
Ce qui partout ailleurs est un entassement
N’est ici que bassesse et que dépression.

Ce qui partout ailleurs est une oppression
N’est ici que l’effet d’un noble écrasement.
Ce qui partout ailleurs est un empressement
N’est ici qu’héritage et que succession.

Ce qui partout ailleurs est une rude guerre
N’est ici que la paix d’un long délaissement.
Ce qui partout ailleurs est un affaissement
Est ici la loi même et la norme vulgaire.

Ce qui partout ailleurs est une âpre bataille
Et sur le cou tendu le couteau du boucher,
Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille
N’est ici que la fleur et le fruit du pêcher.

Ce qui partout ailleurs est la rude montée
N’est ici que descente et qu’aboutissement.
Ce qui partout ailleurs est la mer démontée
N’est ici que bonace et qu’établissement.

Ce qui partout ailleurs est une dure loi
N’est ici qu’un beau pli sous vos commandements.
Et dans la liberté de nos amendements
Une fidélité plus tendre que la foi.

Ce qui partout ailleurs est une obsession
N’est ici sous vos lois qu’une place rendue.
Ce qui partout ailleurs est une âme vendue
N’est ici que prière et qu’intercession.

Ce qui partout ailleurs est une lassitude
N’est ici que des clefs sur un humble plateau.
Ce qui partout ailleurs est la vicissitude
N’est ici qu’une vigne à même le coteau.

Ce qui partout ailleurs est la longue habitude
Assise au coin du feu les poings sous le menton,
Ce qui partout ailleurs est une solitude
N’est ici qu’un vivace et ferme rejeton.

Ce qui partout ailleurs est la décrépitude
Assise au coin du feu les poings sur les genoux
N’est ici que tendresse et que sollicitude
Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.

Nous nous sommes lavés d’une telle amertume,
Étoile de la mer et des récifs salés,
Nous nous sommes lavés d’une si basse écume,
Étoile de la barque et des souples filets.

Nous avons délavé nos malheureuses têtes
D’un tel fatras d’ordure et de raisonnement,
Nous voici désormais, ô reine des prophètes,
Plus clairs que l’eau du puits de l’ancien testament.

Nous avons gouverné de si modestes arches,
Voile du seul vaisseau qui ne périra pas,
Nous avons consulté de si pauvres compas,
Arche du seul salut, reine des patriarches.

Nous avons consommé de si lointains voyages,
Nous n’avons plus de goût pour les pays étranges.
Reine des confesseurs, des vierges et des anges,
Nous voici retournés dans nos premiers villages.

On nous en a tant dit, ô reine des apôtres,
Nous n’avons plus de goût pour la péroraison.
Nous n’avons plus d’autels que ceux qui sont les vôtres,
Nous ne savons plus rien qu’une simple oraison.

Nous avons essuyé de si vastes naufrages,
Nous n’avons plus de goût pour le transbordement,
Nous voici revenus, au déclin de nos âges,
Étoile du seul Nord dans votre bâtiment.

Ce qui partout ailleurs est de dispersion
N’est ici que l’effet d’un beau rassemblement.
Ce qui partout ailleurs est un démembrement
N’est ici que cortège et que procession.

Ce qui partout ailleurs demande un examen
N’est ici que l’effet d’une pauvre jeunesse.
Ce qui partout ailleurs demande un lendemain
N’est ici que l’effet de soudaine faiblesse.

Ce qui partout ailleurs demande un parchemin
N’est ici que l’effet d’une pauvre tendresse.
Ce qui partout ailleurs demande un tour de main
N’est ici que l’effet d’une humble maladresse.

Ce qui partout ailleurs est un détraquement
N’est ici que justesse et que déclinaison.
Ce qui partout ailleurs est un baraquement
N’est ici qu’une épaisse et durable maison.

Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix
N’est ici que défaite et que reddition.
Ce qui partout ailleurs est de sédition
N’est ici qu’un beau peuple et dès épis épais.

Ce qui partout ailleurs est une immense armée
Avec ses trains de vivre et ses encombrements,
Et ses trains de bagage et ses retardements,
N’est ici que décence et bonne renommée.

Ce qui partout ailleurs est un effondrement
N’est ici qu’une lente et courbe inclinaison.
Ce qui partout ailleurs est de comparaison
Est ici sans pareil et sans redoublement.

Ce qui partout ailleurs est un accablement
N’est ici que l’effet de pauvre obéissance.
Ce qui partout ailleurs est un grand parlement
N’est ici que l’effet de la seule audience.

Ce qui partout ailleurs est un encadrement
N’est ici qu’un candide et calme reposoir.
Ce qui partout ailleurs est un ajournement
N’est ici que l’oubli du matin et du soir.

Les matins sont partis vers les temps révolus,
Et les soirs partiront vers le soir éternel,
Et les jours entreront dans un jour solennel,
Et les fils deviendront des hommes résolus.

Les âges rentreront dans un âge absolu,
Les fils retourneront vers le seuil paternel
Et raviront de force et l’amour fraternel
Et l’antique héritage et le bien dévolu.

Voici le lieu du monde où tout devient enfant,
Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise,
Et ses cheveux mêlés au souffle de la brise,
Et son regard modeste et jadis triomphant.

Voici le lieu du monde où tout devient novice,
Et cette vieille tête et ses lanternements,
Et ces deux bras raidis dans les gouvernements,
Le seul coin de la terre où tout devient complice,

Et même ce grand sot qui faisait le malin,
(C’est votre serviteur, ô première servante),
Et qui tournait en rond dans une orbe savante,
Et qui portait de l’eau dans le bief du moulin.

Ce qui partout ailleurs est un arrachement
N’est ici que la fleur de la jeune saison.
Ce qui partout ailleurs est un retranchement
N’est ici qu’un soleil au ras de l’horizon.

Ce qui partout ailleurs est un dur labourage
N’est ici que récolte et dessaisissement.
Ce qui partout ailleurs est le déclin d’un âge
N’est ici qu’un candide et cher vieillissement.

Ce qui partout ailleurs est une résistance
N’est ici que de suite et d’accompagnement ;
Ce qui partout ailleurs est un prosternement
N’est ici qu’une douce et longue obéissance.

Ce qui partout ailleurs est règle de contrainte
N’est ici que déclenche et qu’abandonnement ;
Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte
N’est ici que faiblesse et que soulèvement.

Ce qui partout ailleurs est règle de conduite
N’est ici que bonheur et que renforcement ;
Ce qui partout ailleurs est épargne produite
N’est ici qu’un honneur et qu’un grave serment.

Ce qui partout ailleurs est une courbature
N’est ici que la fleur de la jeune oraison ;
Ce qui partout ailleurs est la lourde armature
N’est ici que la laine et la blanche toison.

Ce qui partout ailleurs serait un tour de force
N’est ici que simplesse et que délassement ;
Ce qui partout ailleurs est la rugueuse écorce
N’est ici que la sève et les pleurs du sarment

Ce qui partout ailleurs est une longue usure
N’est ici que renfort et que recroissement ;
Ce qui partout ailleurs est bouleversement
N’est ici que le jour de la bonne aventure.

Ce qui partout ailleurs se tient sur la réserve
N’est ici qu’abondance et que dépassement ;
Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve
N’est ici que dépense et que désistement.

Ce qui partout ailleurs se tient sur la défense
N’est ici que liesse et démantèlement ;
Et l’oubli de l’injure et l’oubli de l’offense
N’est ici que paresse et que bannissement.

Ce qui partout ailleurs est une liaison
N’est ici qu’un fidèle et noble attachement ;
Ce qui partout ailleurs est un encerclement
N’est ici qu’un passant dedans votre maison.

Ce qui partout ailleurs est une obédience
N’est ici qu’une gerbe au temps de fauchaison ;
Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance
N’est ici qu’un beau foin au temps de fenaison.

Ce qui partout ailleurs est une forcerie
N’est ici que la plante à même le jardin ;
Ce qui partout ailleurs est une gagerie
N’est ici que le seuil à même le gradin.

Ce qui partout ailleurs est une rétorsion
N’est ici que détente et que désarmement ;
Ce qui partout ailleurs est une contraction
N’est ici qu’un muet et calme engagement.

Ce qui partout ailleurs est un bien périssable
N’est ici qu’un tranquille et bref dégagement ;
Ce qui partout ailleurs est un rengorgement
N’est ici qu’une rose et des pas sur le sable.

Ce qui partout ailleurs est un efforcement
N’est ici que la fleur de la jeune raison ;
Ce qui partout ailleurs est un redressement
N’est ici que la pente et le pli du gazon.

Ce qui partout ailleurs est une écorcherie
N’est ici qu’un modeste et beau dévêtement ;
Ce qui partout ailleurs est une affouillerie
N’est ici qu’un durable et sûr dépouillement.

Ce qui partout ailleurs est un raidissement
N’est ici qu’une souple et candide fontaine ;
Ce qui partout ailleurs est une illustre peine
N’est ici qu’un profond et pur jaillissement.

Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend
N’est ici qu’un beau fleuve aux confins de sa source,
Ô reine et c’est ici que toute âme se rend
Comme un jeune guerrier retombé dans sa course.

Ce qui partout ailleurs est la route gravie,
Ô reine qui régnez dans votre illustre cour,
Étoile du matin, reine du dernier jour,
Ce qui partout ailleurs est la table servie,

Ce qui partout ailleurs est la route suivie
N’est ici qu’un paisible et fort détachement,
Et dans un calme temple et loin d’un plat tourment
L’attente d’une mort plus vivante que vie.


Charles Péguy, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1931):
I. Prière de résidence
II. Prière de demande
III. Prière de confidence
IV. Prière de report
V. Prière de déférence


Péguy - Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres
II. Prière de demande (1913)


Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1913)

II. Prière de demande

Nous ne demandons pas que le grain sous la meule
Soit jamais replacé dans le cœur de l’épi,
Nous ne demandons pas que l’âme errante et seule
Soit jamais reposée en un jardin fleuri.

Nous ne demandons pas que la grappe écrasée
Soit jamais replacée au fronton de la treille,
Et que le lourd frelon et que la jeune abeille
Y reviennent jamais se gorger de rosée.

Nous ne demandons pas que la rose vermeille
Soit jamais replacée aux cerceaux du rosier,
Et que le paneton et la lourde corbeille
Retourne vers le fleuve et redevienne osier.

Nous ne demandons pas que cette page écrite
Soit jamais effacée au livre de mémoire,
Et que le lourd soupçon et que la jeune histoire
Vienne remémorer cette peine prescrite.

Nous ne demandons pas que la tige ployée
Soit jamais redressée au livre de nature,
Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure
Perce jamais l’écorce et soit redéployée.

Nous ne demandons pas que le rameau broyé
Reverdisse jamais au livre de la grâce,
Et que le lourd surgeon et que la jeune race
Rejaillisse jamais de l’arbre foudroyé.

Nous ne demandons pas que la branche effeuillée
Se tourne jamais plus vers un jeune printemps,
Et que la lourde sève et que le jeune temps
Sauve une cime au moins dans la forêt noyée.

Nous ne demandons pas que le pli de la nappe
Soit effacé devant que revienne le maître,
Et que votre servante et qu’un malheureux être
Soient libérés jamais de cette lourde chape.

Nous ne demandons pas que cette auguste table
Soit jamais resservie, à moins que pour un Dieu,
Mais nous n’espérons pas que le grand connétable
Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu.

Nous ne demandons pas qu’une âme fourvoyée
Soit jamais replacée au chemin du bonheur.
Ô reine il nous suffit d’avoir gardé l’honneur
Et nous ne voulons pas qu’une aide apitoyée

Nous remette jamais au chemin de plaisance,
Et nous ne voulons pas qu’une amour soudoyée
Nous remette jamais au chemin d’allégeance,
Ô seul gouvernement d’une âme guerroyée,

Régente de la mer et de l’illustre port
Nous ne demandons rien dans ces amendements
Reine que de garder sous vos commandements
Une fidélité plus forte que la mort.


Charles Péguy, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1931):
I. Prière de résidence
II. Prière de demande
III. Prière de confidence
IV. Prière de report
V. Prière de déférence


Péguy - Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres
III. Prière de confidence (1913)


Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1913)

III. Prière de confidence

Nous ne demandons pas que cette belle nappe
Soit jamais repliée aux rayons de l’armoire,
Nous ne demandons pas qu’un pli de la mémoire
Soit jamais effacé de cette lourde chape.

Maîtresse de la voie et du raccordement,
Ô miroir de justice et de justesse d’âme,
Vous seule vous savez, ô grande notre Dame,
Ce que c’est que la halte et le recueillement.

Maîtresse de la race et du recroisement,
Ô temple de sagesse et de jurisprudence,
Vous seule connaissez, ô sévère prudence,
Ce que c’est que le juge et le balancement.

Quand il fallut s’asseoir à la croix des deux routes
Et choisir le regret d’avecque le remords,
Quand il fallut s’asseoir au coin des doubles sorts
Et fixer le regard sur la clef des deux voûtes,

Vous seule vous savez, maîtresse du secret,
Que l’un des deux chemins allait en contre-bas,
Vous connaissez celui que choisirent nos pas,
Comme on choisit un cèdre et le bois d’un coffret.

Et non point par vertu car nous n’en avons guère,
Et non point par devoir car nous ne l’aimons pas,
Mais comme un charpentier s’arme de son compas,
Par besoin de nous mettre au centre de misère,

Et pour bien nous placer dans l’axe de détresse,
Et par ce besoin sourd d’être plus malheureux,
Et d’aller au plus dur et de souffrir plus creux,
Et de prendre le mal dans sa pleine justesse.

Par ce vieux tour de main, par cette même adresse,
Qui ne servira plus à courir le bonheur,
Puissions-nous, ô régente, au moins tenir l’honneur,
Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse.


Charles Péguy, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1931):
I. Prière de résidence
II. Prière de demande
III. Prière de confidence
IV. Prière de report
V. Prière de déférence


Péguy - Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres
IV. Prière de report (1913)


Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1913)

IV. Prière de report

Nous avons gouverné de si vastes royaumes,
Ô régente des rois et des gouvernements,
Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes,
Régente des grands gueux et des soulèvements.

Nous n’avons plus de goût pour les grands majordomes,
Régente du pouvoir et des renversements,
Nous n’avons plus de goût pour les chambardements,
Régente des frontons, des palais et des dômes.

Nous avons combattu de si ferventes guerres
Par-devant le Seigneur et le Dieu des armées,
Nous avons parcouru de si mouvantes terres,
Nous nous sommes acquis si hautes renommées.

Nous n’avons plus de goût pour le métier des armes,
Reine des grandes paix et des désarmements,
Nous n’avons plus de goût pour le métier des larmes,
Reine des sept douleurs et des sept sacrements.

Nous avons gouverné de si vastes provinces,
Régente des préfets et des procurateurs,
Nous avons lanterné sous tant d’augustes princes,
Reine des tableaux peints et des deux donateurs.

Nous n’avons plus de goût pour les départements,
Ni pour la préfecture et pour la capitale,
Nous n’avons plus de goût pour les embarquements,
Nous ne respirons plus vers la terre natale,

Nous avons encouru de si hautes fortunes,
Ô clef du seul honneur qui ne périra point,
Nous avons dépouillé de si basses rancunes,
Reine du témoignage et du double témoin.

Nous n’avons plus de goût pour les forfanteries,
Maîtresse de sagesse et de silence et d’ombre,
Nous n’avons plus de goût pour les argenteries,
Ô clef du seul trésor et d’un bonheur sans nombre.

Nous en avons tant vu, dame de pauvreté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux regards,
Nous en avons tant fait, temple de pureté,
Nous n’avons plus de goût pour de nouveaux hasards.

Nous avons tant péché, refuge du pécheur,
Nous n’avons plus de goût pour les atermoiements,
Nous avons tant cherché, miracle de candeur,
Nous n’avons plus de goût pour les enseignements.

Nous avons tant appris dans les maisons d’école,
Nous ne savons plus rien que vos commandements.
Nous avons tant failli par l’acte et la parole,
Nous ne savons plus rien que nos amendements.

Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde,
Mais qui marchaient toujours et n’ont jamais plié,
Nous sommes cette Église et ce faisceau lié,
Nous sommes cette race internelle et profonde.

Nous ne demandons plus de ces biens périssables,
Nous ne demandons plus vos grâces de bonheur,
Nous ne demandons plus que vos grâces d’honneur,
Nous ne bâtirons plus nos maisons sur ces sables.

Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a lu,
Nous ne savons plus rien de ce qu’on nous a dit.
Nous ne connaissons plus qu’un éternel édit,
Nous ne savons plus rien que votre ordre absolu.

Nous en avons trop pris, nous sommes résolus.
Nous ne voulons plus rien que par obéissance,
Et rester sous les coups d’une auguste puissance,
Miroir des temps futurs et des temps révolus.

S’il est permis pourtant que celui qui n’a rien
Puisse un jour disposer, et léguer quelque chose,
S’il n’est pas défendu, mystérieuse rose,
Que celui qui n’a pas reporte un jour son bien ;

S’il est permis au gueux de faire un testament,
Et de léguer l’asile et la paille et le chaume,
S’il est permis au roi de léguer le royaume,
Et si le grand dauphin prête un nouveau serment ;

S’il est admis pourtant que celui qui doit tout
Se fasse ouvrir un compte et porter un crédit,
Si le virement tourne et n’est pas interdit,
Nous ne demandons rien, nous irons jusqu’au bout.

Si donc il est admis qu’un humble débiteur
Puisse élever la voix pour ce qui n’est pas dû,
S’il peut toucher un prix quand il n’a pas vendu,
Et faire balancer par solde créditeur ;

Nous qui n’avons connu que vos grâces de guerre
Et vos grâces de deuil et vos grâces de peine,
(Et vos grâces de joie, et cette lourde plaine),
Et le cheminement des grâces de misère ;

Et la procession des grâces de détresse,
Et les champs labourés et les sentiers battus,
Et les cœurs lacérés et les reins courbatus,
Nous ne demandons rien, vigilante maîtresse.

Nous qui n’avons connu que votre adversité,
(Mais qu’elle soit bénie, ô temple de sagesse),
Ô veuillez reporter, merveille de largesse,
Vos grâces de bonheur et de prospérité.

Veuillez les reposer sur quatre jeunes têtes,
Vos grâces de douceur et de consentement,
Et tresser pour ces fronts, reine du pur froment,
Quelques épis cueillis dans la moisson des fêtes.


Charles Péguy, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1931):
I. Prière de résidence
II. Prière de demande
III. Prière de confidence
IV. Prière de report
V. Prière de déférence


Péguy - Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres
V. Prière de déférence (1913)


Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1913)

V. Prière de déférence

Tant d’amis détournés de ce cœur solitaire
N’ont point lassé l’amour ni la fidélité ;
Tant de dérobement et de mobilité
N’ont point découragé ce cœur involontaire.

Tant de coups de fortune et de coups de misère
N’ont point sonné le jour de la fragilité ;
Tant de malendurance et de brutalité
N’ont point laïcisé ce cœur sacramentaire.

Tant de fausse créance et tant de faux mystère
N’ont point lassé la foi ni la docilité ;
Tant de renoncements n’ont point débilité
Le sang du rouge cœur et le sang de l’artère.

Pourtant s’il faut ce jour dresser un inventaire
Que la mort devait seule et conclure et sceller ;
S’il faut redécouvrir ce qu’il fallait celer ;
Et s’il faut devenir son propre secrétaire ;

S’il faut s’instituer et son propre notaire
Et son propre greffier et son double témoin,
Et mettre le paraphe après le dernier point,
Et frapper sur le sceau le chiffre signataire ;

S’il faut fermer la clause et lier le contrat,
Et découper l’article avec le paragraphe,
Et creuser dans la pierre et graver l’épigraphe,
S’il faut s’instituer recteur et magistrat ;

S’il faut articuler ce nouveau répertoire
Sans nulle exception et sans atermoiement,
Et sans transcription et sans transbordement,
Et sans transgression et sans échappatoire ;

S’il faut sur ces débris dresser un nouveau code,
Et sur ces châtiments dresser un nouveau roi,
Et planter l’appareil d’une dernière loi,
Sans nul événement et sans nul épisode :

Nul ne passera plus le seuil de ce désert
Qui ne vous soit féal et ne vous soit fidèle,
Et nul ne passera dans cette citadelle
Qui n’ait donné le mot qu’on donne à mot couvert.

Nul ne visitera ce temple de mémoire,
Ce temple de mémoire et ce temple d’oubli,
Et cette gratitude et ce destin rempli,
Et ces regrets pliés aux rayons de l’armoire.

Nul ne visitera ce cœur enseveli
Qui ne se soit rangé dessous votre conduite
Et ne se soit perdu dans votre auguste suite
Comme une voix se perd dans un chœur accompli.

Et nulle n’entrera dans cette solitude
Qui ne vous soit sujette et ne vous soit servante
Et ne vous soit seconde et ne vous soit suivante,
Et nulle n’entrera dans cette servitude,

Et nul ne franchira le seuil de ce palais,
Et la porte centrale et le parvis de marbre,
Et la vasque et la source et le pourpris et l’arbre,
Qui ne soit votre esclave et l’un de vos valets.

Et nul ne passera dans cette plénitude
Qui ne soit votre fils et votre serviteur,
Comme il est votre serf et votre débiteur,
Et nul ne passera dans cette quiétude,

Pour l’amour le plus pur et le plus salutaire
Et le retranchement et le même regret,
Et nul ne passera le seuil de ce secret
Pour l’amour le plus dur et le plus statutaire,

Et l’amour le plus mûr et le plus plein de peine,
Et le plus plein de deuil et le plus plein de larmes,
Et le plus plein de guerre et le plus plein d’alarmes,
Et le plus plein de mort au seuil de cette plaine.

Et pour le plus gonflé du plus ancien sanglot,
Et pour le plus vidé de la vieille amertume,
Et pour le plus lavé de la plus basse écume,
Et pour le plus gorgé du plus antique flot.

Et pour le plus pareil à cette lourde grappe,
Et pour le plus astreint aux treilles de ce mur,
Et pour le plus contraint comme pour le plus sûr,
Et pour le plus pareil à ce pli de la nappe.

Et nul ne passera dans cette certitude,
Pour l’amer souvenir et le regret plus doux,
Et le morne avenir et l’éternel remous
Des vagues de silence et de sollicitude.

Et nul ne franchira le seuil de cette tombe,
Pour un culte éternel encor que périssable,
Et le profond remous de ces vagues de sable
Où le pied du silence à chaque pas retombe,

Qui ne soit incliné vers vos sacrés genoux
Et ne soit sous vos pieds comme un chemin de feuille,
Et ne consente et laisse et ne prétende et veuille,
De l’épaisseur d’un monde être aimé moins que vous.


Charles Péguy, Les Cinq Prières dans la cathédrale de Chartres (1931):
I. Prière de résidence
II. Prière de demande
III. Prière de confidence
IV. Prière de report
V. Prière de déférence


martes, 4 de febrero de 2014

Philip Seymour Hoffman: In memoriam (1967-2014)


In memoriam († 02/02/2014)    


T.S. Eliot: Perch'Io non Spero (1928)

Because I do not hope to turn again
Because I do not hope
Because I do not hope to turn
Desiring this man's gift and that man's scope
I no longer strive to strive
/ towards such things
(Why should the aged eagle stretch its wings?)
Why should I mourn
The vanished power of the usual reign?

Because I do not hope to know again
The infirm glory of the positive hour
Because I do not think
Because I know I shall not know
The one veritable transitory power
Because I cannot drink
There, where trees flower,
/ and springs flow, for there is nothing again

Because I know that time is always time
And place is always and only place
And what is actual is actual only for one time
And only for one place
I rejoice that things are as they are and
I renounce the blessed face
And renounce the voice
Because I cannot hope to turn again
Consequently I rejoice,
/ having to construct something
Upon which to rejoice

And pray to God to have mercy upon us
And pray that I may forget
These matters
/ that with myself I too much discuss
Too much explain
Because I do not hope to turn again
Let these words answer
For what is done, not to be done again
May the judgement not be too heavy upon us

Because these wings are no longer wings to fly
But merely vans to beat the air
The air which is now thoroughly small and dry
Smaller and dryer than the will
Teach us to care and not to care
Teach us to sit still.

Pray for us sinners
/ now and at the hour of our death        
Pray for us
/ now and at the hour of our death.        

Porque no espero volver jamás
Porque no espero
Porque no espero volver
Deseoso del don de éste y de la visión de aquél
Ya no me esfuerzo más en el esfuerzo por tales cosas
(¿Por qué debiera desplegar las alas
/ el águila envejecida?)
¿Por qué debiera lamentar
El desvanecido poder del reino habitual?

Porque no espero conocer jamás
La endeble gloria de la hora positiva
Porque pienso, no
Porque sé que no he de conocer
El único verdadero poder transitorio
Porque no he de beber
Allí, donde los árboles florecen, y los manantiales
/ fluyen, pues –de nuevo– no hay nada

Porque sé que el tiempo es siempre tiempo
Y que el espacio es siempre y sólo espacio
Y que lo actual es actual sólo por una vez
Y sólo en un espacio
Me alegra que las cosas sean como son y
Renuncio al rostro bienaventurado
Y renuncio a la voz
Porque no he de esperar ya retornar jamás
Me alegro en consecuencia,
/ al tener que construir algo    
De qué alegrarme

Y ruego a Dios que se apiade de nosotros
Y le ruego que pueda olvidar
esos asuntos
/ que discuto demasiado conmigo mismo        
Explico demasiado
Porque no espero retornar jamás
Deja que estas palabras respondan
Por lo que se ha hecho, para que no vuelva a hacerse
Que el juicio no nos sea demasiado gravoso

Porque estas alas ya no son alas para volar
Sino sólo abanicos que baten en el aire
El aire que ahora es terriblemente tenue y seco
Más tenue y más seco que la voluntad
Enséñanos a preocuparnos y no preocuparnos
Enséñanos a estar sentados tranquilos.

Ruega por nosotros pecadores
/ ahora y en la hora de nuestra muerte
Ruega por nosotros
/ ahora y en la hora de nuestra muerte.

T.S. Eliot (1888-1965)
Perch'Io non Spero (1928)



lunes, 16 de diciembre de 2013

Peter O'Toole: In memoriam (1932-2013)


In memoriam († 14/12/2013)    


Poor soul, the centre of my sinful earth,
[Feeding] these rebel pow’rs that thee array,
Why dost thou pine within and suffer dearth,
Painting thy outward walls so costly gay?
Why so large cost, having so short a lease,
Dost thou upon thy fading mansion spend?
Shall worms, inheritors of this excess,
Eat up thy charge? Is this thy body's end?
Then, soul, live thou upon thy servants’ loss,
And let that pine to aggravate thy store;
Buy terms divine in selling hours of dross;
Within be fed, without be rich no more:
So shalt thou feed on death, that feeds on men,
And death once dead, there's no more dying then.

William Shakespeare (1564-1616), Sonnet CXLVI

Pobre alma, centro de culpable limo
a la que burla, indócil, quien la ciñe,
¿por qué adentro sufrir afán y hambre
si pintas lo exterior de alegre lujo?
Si el contrato es tan breve, ¿por qué gastas
ornando tu morada pasajera?
¿Tendrá por fin tu cuerpo sustentar
al gusano que herede tu derroche?
Vive, alma, a expensas de tu servidor;
que aumenten sus fatigas tu tesoro;
y cambia horas de espuma por divinas.
Sé rica adentro, en vez de serlo afuera.
Devora tú a la Muerte y no la nutras,
pues si ella muere, no podrás morir.

[Versión castellana de Manuel Mujica Láinez]





martes, 1 de octubre de 2013

Onitsura - Haikú: Principio del otoño


.初秋のどれが露やら雨の露
hatsuaki no / dorega tsuyu yara / ame no tsuyu

  Principio del otoño
  Cuáles de las gotas serán de rocío
y cuáles de lluvia   

Ueshima Onitsura (1661-1738)



domingo, 23 de diciembre de 2012

Ungaretti - Veglia (1915)


Veglia
Cima Quattro il 23 dicembre 1915

Vela
Cima Cuatro el 23 de diciembre de 1915

Un'intera nottata
buttato vicino
a un compagno
massacrato
con la sua bocca
digrignata
volta al plenilunio
con la congestione
delle sue mani
penetrata
nel mio silenzio
ho scritto
lettere piene d'amore

Non sono mai stato
tanto
attaccato alla vita

Una entera noche
echado junto
a un compañero
masacrado
con su boca
desencajada
vuelta al plenilunio
con la congestión
de sus manos
penetrada
en mi silencio
he escrito
cartas llenas de amor

No he estado nunca
tan
aferrado a la vida
Giuseppe Ungaretti (1888-1970)
L'Allegria (1931): Il porto sepolto
Giuseppe Ungaretti (1888-1970)
La Alegría (1931): El puerto sepultado



miércoles, 19 de septiembre de 2012

Prévert - Barbara (1946)


Barbara (1946)

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoies
Je dis tu a tout ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu a tout ce qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, en Paroles (1946)


  • Jacques Prévert, Paroles (1946).

Prévert - Bárbara (1946)


Bárbara (1946)

Recuerda Bárbara
Llovía sin parar sobre Brest aquel día
Y tú caminabas sonriente
Radiante dichosa empapada
Bajo la lluvia
Recuerda Bárbara
Llovía sin parar sobre Brest
Y me crucé contigo en la calle de Siam
Tú sonreías
Y yo sonreía también
Recuerda Bárbara
Tú a quien yo no conocía
Tú que no me conocías
Recuerda
Recuerda al menos aquel día
No olvides
Un hombre se cobijaba en un soportal
Y gritó tu nombre
Bárbara
Y corriste hacia él bajo la lluvia
Empapada dichosa radiante
Y te arrojaste en sus brazos
Recuérdalo Bárbara
Y no te ofendas si te tuteo
Yo trato de tú a todos los que amo
Aunque les haya visto una sola vez
Yo trato de tú a todos los que se aman
Aunque no les conozca
Recuerda Bárbara
No olvides
esa lluvia serena y feliz
Sobre tu rostro feliz
Sobre esa ciudad feliz
Esa lluvia sobre el mar
Sobre el arsenal
Sobre el barco de Ouessant
Oh Bárbara
Qué putada la guerra
Qué habrá sido de ti ahora
Bajo esa lluvia de hierro
De fuego de acero de sangre
Y aquel que te estrechaba en sus brazos
Amorosamente
Estará muerto desaparecido o bien aún vivo
Oh Bárbara
Llueve sin parar sobre Brest
Como llovía entonces
Pero ya no es lo mismo
y todo se ha echado a perder
Es una lluvia de duelo terrible y desolada
Ni siquiera es la tempestad
De hierro de acero de sangre
Son simplemente nubes
Que revientan como perros
Perros que desaparecen
Con el agua sobre Brest
Y van a pudrirse lejos
Lejos muy lejos de Brest
De la que ya no queda nada.

Jacques Prévert, en Paroles (1946)


  • Jacques Prévert, Paroles (1946).

lunes, 27 de agosto de 2012

Ungaretti - San Martino del Carso (1916)


San Martino del Carso
Valloncello dell'Albero Isolato il 27 agosto 1916

Di queste case
non è rimasto
che qualche
brandello di muro

Di tanti
che mi corrispondevano
non è rimasto
neppure tanto

Ma nel cuore
nessuna croce manca

È il mio cuore
il paese più straziato

Giuseppe Ungaretti, in L'Allegria (1931): "Il porto sepolto"


San Martino del Carso
Valloncello dell'Albero Isolato el 27 de agosto de 1916

De estas casas
no ha quedado
más que algún
pedazo de muro

De tantos
a los que estaba unido
no ha quedado
ni siquiera tanto

Pero en el corazón
ninguna cruz falta

Mi corazón es
la aldea más devastada

Giuseppe Ungaretti, in L'Allegria (1931): "Il porto sepolto"



miércoles, 15 de agosto de 2012

Horacio - O fons Bandusiae



      O fons Bandusiae

O fons Bandusiae splendidior uitro,
dulci digne mero non sine floribus,
      cras donaberis haedo,
      cui frons turgida cornibus

primis et uenerem et proelia destinat.
Frustra: nam gelidos inficiet tibi
      rubro sanguine riuos
      lasciui suboles gregis.

Te flagrantis atrox hora Caniculae
nescit tangere, tu frigus amabile
      fessis uomere tauris
      praebes et pecori uago.

Fies nobilium tu quoque fontium
me dicente cauis impositam ilicem
      saxis, unde loquaces
      lymphae desiliunt tuae.

      Oh, fuente de Bandusia

¡Oh, fuente de Bandusia,
más clara que el cristal,
digna del dulce vino puro!
Mañana, y no sin flores,
te inmolaré un cabrito, cuya frente,
henchida ya por los primeros cuernos,
busca amor y pelea.
En vano, pues tus frescas aguas
teñirá con su sangre roja este retoño
de la alegre cabra.
No es capaz de alcanzarte
la hora implacable de la ardiente Canícula;
tú ofreces un frescor amable
a los bueyes cansados ya de arar
y a la manada errática.
Te contarás entre las fuentes célebres,
pues he cantado al roble que se yergue
sobre tus peñas huecas,
de donde brotan tus linfas parlanchinas.

Quintus Horatius Flaccus, Carmina, Liber III, Carmen XIII (23 a.C.).



jueves, 9 de agosto de 2012

Sachs - O die Schornsteine (1947)


O die Schornsteine (1947)

Und wenn diese meine Haut zerschlagen sein wird,
so werde ich ohne mein Fleisch Gott schauen.

Hiob

O die Schornsteine
Auf den sinnreich erdachten Wohnungen des Todes,
Als Israels Leib zog aufgelöst in Rauch
Durch die Luft -
Als Essenkehrer ihn ein Stern empfing
Der schwarz wurde
Oder war es ein Sonnenstrahl?

O die Schornsteine!
Freiheitswege für Jeremias und Hiobs Staub -
Wer erdachte euch und baute Stein auf Stein
Den Weg für Flüchtlinge aus Rauch?

O die Wohnungen des Todes,
Einladend hergerichtet
Für den Wirt des Hauses, der sonst Gast war -

O ihr Finger,
Die Eingangsschwelle legend
Wie ein Messer zwischen Leben und Tod -

O ihr Schornsteine,
O ihr Finger,
Und Israels Leib im Rauch durch die Luft!


Nelly Sachs, en In den Wohnungen des Todes (1947)



lunes, 23 de julio de 2012

Bauer - Ut i vida världen [En el ancho mundo] (1907) /
Hansson - Jag vill se himlen [Yo quiero ver el cielo] (2001)



Jag vill se himlen

Jag vill se himlen
dyrkas upp av sitt eget ljus
färdas baklänges se molnen
rotera ut över taken farfar farfar
jag färdas bakåt till din sjuksäng
du ligger stilla utsträckt och ser på mig
dina ögon är grumliga som vårvatten
och farmor i dörröppningen
ser bekymrad ut men lugn och glad
att du är glad i mig


Yo quiero ver el cielo

Yo quiero ver el cielo
siendo forzado por su propia luz
transportado hacia atrás ver las nubes
rotar sobre el pensamiento abuelo abuelo
me transporto hacia atrás a tu cama de enfermo
estás quieto estirado y me miras
tus ojos están turbios como agua de primavera
y la abuela en la puerta
parece preocupada pero calma y alegre
por tu alegría por mí

Pär Hansson (1970), de Familjekista, 2001.


  • John Bauer (1882-1918), "Ut i vida världen" / "En el ancho mundo", en Bland Tomtar och Troll / Entre los duendes y los trolls (1907).
  • Pär Hansson (1970), de Familjekista, Ed. Norstedts, 2001 / Traducción: Roberto Mascaró.

jueves, 21 de junio de 2012

Buson - Haikú: Se va la primavera


ゆく春や おもたき琵琶の 抱心
Yukuharu ya / omotaki biha no / daki gokoro


Se va la primavera

Sostener el laúd

qué pesado resulta

















Yosa Buson (1716-1784)




domingo, 17 de junio de 2012

Eliot - The Hollow Men (1925)


Lectura del poema por T.S. Eliot

Lectura del poema por T.S. Eliot
con música de Vincent Persichetti*


 Lectura del poema por Robert Speaight 












The Hollow Men
1925
Mistah Kurtz — he dead.




The Hollow Men

A penny for the Old Guy


I

We are the hollow men
We are the stuffed men
Leaning together
Headpiece filled with straw. Alas!
Our dried voices, when
We whisper together
Are quiet and meaningless
As wind in dry grass
Or rats' feet over broken glass
In our dry cellar

Shape without form, shade without colour,
Paralysed force, gesture without motion;

Those who have crossed
With direct eyes, to death's other Kingdom
Remember us — if at all — not as lost
Violent souls, but only
As the hollow men
The stuffed men.


II

Eyes I dare not meet in dreams
In death's dream kingdom
These do not appear:
There, the eyes are
Sunlight on a broken column
There, is a tree swinging
And voices are
In the wind's singing
More distant and more solemn
Than a fading star.

Let me be no nearer
In death's dream kingdom
Let me also wear
Such deliberate disguises
Rat's coat, crowskin, crossed staves
In a field
Behaving as the wind behaves
No nearer—

Not that final meeting
In the twilight kingdom


III

This is the dead land
This is cactus land
Here the stone images
Are raised, here they receive
The supplication of a dead man's hand
Under the twinkle of a fading star.

Is it like this
In death's other kingdom
Waking alone
At the hour when we are
Trembling with tenderness
Lips that would kiss
Form prayers to broken stone.


IV

The eyes are not here
There are no eyes here
In this valley of dying stars
In this hollow valley
This broken jaw of our lost kingdoms

In this last of meeting places
We grope together
And avoid speech
Gathered on this beach of the tumid river

Sightless, unless
The eyes reappear
As the perpetual star
Multifoliate rose
Of death's twilight kingdom
The hope only
Of empty men.


V

Here we go round the prickly pear
Prickly pear prickly pear
Here we go round the prickly pear
At five o'clock in the morning.

Between the idea
And the reality
Between the motion
And the act
Falls the Shadow
For Thine is the Kingdom        

Between the conception
And the creation
Between the emotion
And the response
Falls the Shadow
Life is very long        

Between the desire
And the spasm
Between the potency
And the existence
Between the essence
And the descent
Falls the Shadow
For Thine is the Kingdom        

For Thine is
Life is
For Thine is the

This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.







T.S. Eliot, The Hollow Men (1925), en Poems: 1909-1925
[Traducción] [Lectura de Marlon Brando en Apocalypse Now]


* Fragmento de The Hollow Men, para trompeta y orquesta de cuerda, Op. 25 (1944).



Eliot - Los hombres huecos (1925)


Lectura del poema por T.S. Eliot

Lectura del poema por T.S. Eliot
con música de Vincent Persichetti*


 Lectura del poema por Robert Speaight 












Los hombres huecos
1925
Mistah Kurtz — ha muerto.




Los hombres huecos

Un penique para el viejo Guy


I

Somos los hombres huecos
somos los hombres rellenos
apoyados uno en otro
la mollera llena de paja. ¡Ay!
Nuestras voces resecas, cuando
susurramos juntos
son tranquilas y sin significado
como viento en hierba seca
o patas de ratas sobre cristal roto
en la bodega seca de nuestras provisiones

Figura sin forma, sombra sin color,
fuerza paralizada, gesto sin movimiento;

los que han cruzado
con los ojos derechos, al otro Reino de la muerte
nos recuerdan —si es que nos recuerdan— no como
perdidas almas violentas, sino sólo
como los hombres huecos
los hombres rellenados.


II

Ojos que no me atrevo a encontrar en sueños
en el reino del sueño de la muerte
esos ojos no aparecen:
ahí, los ojos son
luz del sol en una columna rota
ahí, hay un árbol meciéndose
y las voces son
el canto del viento
más lejanas y más solemnes
que una estrella que se apaga.

No me acerque yo más
en el reino del sueño de la muerte
revístame yo también
de tan deliberados disfraces
pelaje de rata, piel de cuervo, palos cruzados
en un campo
comportándome igual que el viento
sin acercarme más...

No ese encuentro final
en el reino crepuscular.


III

Esta es la tierra muerta
esta es la tierra del cactus
aquí se elevan las imágenes
de piedra, aquí reciben
la súplica de la mano de un muerto
bajo el titilar de una estrella que se apaga.

Así es
en el otro reino de la muerte
despertar solo
a la hora en que
temblamos de ternura
labios que querrían besar
forman oraciones de piedra rota.


IV

Loa ojos no están aquí
no hay ojos aquí
en este valle de estrellas que mueren
en este valle hueco
la quijada rota de nuestros reinos perdidos

en este, el último de los lugares del encuentro
vamos a tientas juntos
y evitamos hablar
reunidos en esta playa del rio hinchado

sin vista, a no ser que
reaparezcan los ojos
como la estrella perpetua
rosa multifoliada
del crepuscular reino de la muerte
la esperanza solamente
de hombres vacíos.


V

Al corro del higo chumbo
al higo chumbo higo chumbo
al corro del higo chumbo
a las cinco de la mañana.

Entre la idea
y la realidad
entre el movimiento
y el acto
cae la Sombra
porque Tuyo es el Reino        

Entre la concepción
y la creación
entre la emoción
y la respuesta
cae la Sombra
la vida es muy larga        

Entre el deseo
y el espasmo
entre la potencia
y la existencia
entre la esencia
y el descenso
cae la Sombra
pues Tuyo es el Reino        

pues Tuyo es
la Vida es
pues Tuyo es el

Así es como acaba el mundo
Así es como acaba el mundo
Así es como acaba el mundo
No con una estallido sino con un gimoteo.







T.S. Eliot, Los hombres huecos (1925), en Poesías: 1909-1925
[Original inglés] [Lectura de Marlon Brando en Apocalypse Now]


* Fragmento de The Hollow Men, para trompeta y orquesta de cuerda, Op. 25 (1944).